Jacques Bainville devant l'Allemagne
Immédiatement, décembre 1997.
LEurope à laquelle sest intéressé Jacques Bainville (1879-1936) ne paraît guère ressembler à la nôtre. Paul-Marie Coûteaux démontre que les Conséquences politiques de la paix nont pourtant rien perdu de leur actualité.
Sil nétait quun signe à retenir du renversement des valeurs politiques qui marque notre interminable fin de siècle, ce serait sans doute le brutal retour de la question allemande, celle-là même que "les pères fondateurs" de lEurope, dAristide Briand à Jean Monnet, avaient prétendu noyer pour toujours dans le grand rêve de fusion continentale. Correlatif signe des temps, lauteur qui a le plus systématiquement pensé les rapports franco-allemands,Jacques Bainville, revient en grâce : on le cite, on le réédite, on admire la vigoureuse clarté dune pensée à la fois dure et limpide. Qui aurait dit, il y a dix ans, quaux alentours du modernisme "an 2000", où lhumanité était supposée basculer dans un monde entièrement neuf, un débat viendrait à dominer tous les autres, la géopolitique allemande. Et qui aurait prévu quun bon nombre dintellectuels se tourneraient de nouveau vers le chroniqueur diplomatique de LAction française ?
Né à Vincennes en 1879, Bainville appartint à la première génération de lécole laïque. Il atteignit bientôt un tel degré de pénétration des rapports quentretenaient les Etats européens et la logique singulière connue sous le nom de "politique de la France", que, bien quelle fût révélée dès ses premières chroniques de 1909 et demeurât dune remarquable constance jusquà sa mort en 1936, il fallut attendre la fin de ce siècle pour pouvoir en mesurer létendue. Aujourdhui, la grande foison des "études bainvilliennes", et un certain "goût du jour", permettent de mesurer, après un long purgatoire pour "maurrassisme", les vues prophétiques des Conséquences politiques de la paix, ouvrage qui constitue sans doute la meilleure porte dentrée en Bainvillie. Ce livre bouleversant montrait vingt ans à lavance (il parut en 1920) linévitable retour en force dune Allemagne non seulement humiliée, mais encore galvanisée par une unité demeurée intacte malgré sa défaite, tandis que lempire Habsbourg faisait place à une Europe plus émiettée que jamais ; et Bainville de prévoir le firmament dun dictateur dont il allait jusquà deviner les thèmes de propagande et leffet électrique quils auraient sur une population encouragée par la mollesse de la politique française abritée derrière le traité anglo-saxon de Versailles.
Tout était dit en 1920, et tout lavait déjà été par limplacable chroniqueur de LAction française le jour même de larmistice ; dans un article du 14 novembre 1918, il écrivait exactement ceci : " Quelques jours vont décider de la suite du siècle, et dire si notre victoire aura des résultats durables ou si elle naura été quune victoire à la Pyrrhus. Si la République allemande se stabilise, les héritiers de Bismarck en auront fait un Etat aussi redoutable que celui dhier, et dont nous supporterons désormais tout le poids, car il ny aura désormais plus de Russie, il ny aura même plus notre ancienne et décevante alliée ! " Et certes, on allait voir la Russie, désormais livrée aux Soviets avec dailleurs laide puissante de Berlin, qui stipendia littéralement Lénine dès 1916, puis finança la propagande bolchévique sur fonds secrets de son ambassade à Moscou fournir à lAllemagne laide décisive par laquelle les démocraties seraient sur le point dêtre abattues. En 1918, Bainville lignorait certes dans les détails, mais la connaissance que lHistoire lui avait donnée des étranges connivences des Germains et des Slaves lavait fait approcher dune vérité que les historiens ne découvriront que quarante ans plus tard, en ouvrant les archives de Berlin ; dans lintervalle, elle avait fait basculer tout léquilibre européen, du protocole que signent en 1922, à Rapallo, les deux puissances mises au ban par les démocraties, et par lequel lAllemagne se réarme en grand secret sur le sol russe, jusquau pacte Molotov-Ribbentrop daoût 1939 : à ces liens de lHistoire, les pauvres esprits qui réduisent la politique à laffrontement idéologique ne comprenaient goutte ; quand ils sortirent du placard, il était évidemment trop tard, et la France dont ils avaient de surcroît, sous le prétexte de la solidarité des démocraties, arrimé la politique à la confortable mollesse insulaire de Londres, se retrouvait largement isolée. Croit-on quen 1940, ces professionnels de lamateurisme politique payèrent le prix de leur aveuglement ? Nenni : pour un peu, cest LAction française que lon accusait davoir livré le pays à lAllemagne, alors que la politique préconisée depuis 1918 par Jacques Bainville était la seule qui eût pu éviter le désastre... Le spectacle lui en fut épargné par une providence qui, en 1936, le délivra de la misère de ce monde : peut-être aurait-on pu dire de lui ce que de Gaulle, selon Malraux, aurait dit un jour de Maurras : "Il a vu tellement juste quil en est devenu fou" ; peut-être, aussi, cet esprit équilibré aurait-il vu le nécessaire et dailleurs habituel renversement des forces lorsque la guerre deviendrait mondiale et lenchaînement logique doù procède le 18 Juin ; le mérite en revint à lun de ses lecteurs, ancien du cercle monarchiste Fustel de Coulanges, un certain De Gaulle...
Poursuivons lanalyse que Bainville publie le 14 novembre 1918 : si, avertissait-il, Versailles retenait les principes de Wilson, Lloyd George et Clemenceau, "lAllemagne sétendrait dans toute lEurope centrale et sa masse écraserait le continent. A laide de cet argument : " nous sommes une démocratie", elle prendrait une première revanche sur sa défaite. Est-ce cela quon nous rapportera du congrès ? Ce ne serait pas la peine daller à Versailles pour y faire triompher lidée de Bismarck, celle de lidée allemande, vêtue à la mode du siècle et rajeunie.(...) Si lon veut que la paix ne soit quune lugubre farce, il ny a quà proclamer que Bismarck, quand il unifiait lAllemagne, avait bien fait." Certes, la seule politique raisonnable était de revenir sur le principe de lunité des Etats germaniques et rendre lAllemagne aux libertés de ses provinces. Noublions pas quen 1914 encore, la Bavière disposait à Paris de sa propre ambassade. Encore eût-il fallu, pour être en mesure dimposer cette solution, avoir lultime courage de parachever la guerre et pousser nos armées jusquà Berlin, où, dans le désordre spartakiste, elles eussent donné force à la solution française, comme Richelieu et Mazarin lavaient fait jadis. Si les Anglo-saxons navaient pas trop tôt, cest-à-dire dès le 11 novembre, imposé aux fiers-à-bras un armistice qui laissait entière la puissance allemande, seulement "trahie" par le "coup de poignard dans le dos" des politiques, la France était sur le point dy parvenir. Tel était le but de loffensive du 14 novembre préparée par... le général Pétain. Mais larmistice fut imposé au vainqueur de Verdun par un Clemenceau principalement préoccupé de démanteler lempire de Vienne qui, parce que catholique, lui semblait le plus haïssable ; cet aveuglement nest-il pas aussi coupable que larmistice suivant, quen somme il préparait ?
Bainville seul avait vu que lacharnement anti-autrichien fragilisait une Europe désormais surplombée par une Allemagne forte de 60 millions de revanchards : bien plus que les attitudes plus ou moins affolées des uns et des autres dans la débâcle de 1940, cest cette période, ouverte par la sinistre farce de 1918 et 1919 qui prendra le nom de "paix de Versailles", prolongée par la Sécurité collective de Briand annonçant fièrement à Stresemann quil brûlait tous les témoignages quon lui apportait du réarmement allemand, puis achevée en apothéose par Daladier à Munich, cest cette constante errance intellectuelle quil faudrait aujourdhui juger : on verrait que LAction française fut le premier organe de la résistance...
Bainville voyait loin parce quil voyait de loin : comme il lécrit dans la préface de son Histoire de France, maître livre publié en 1924, "on peut éclaircir lhistoire, on ne la renouvelle pas" ; et de confesser quil na commencé à aimer cette discipline que sur le tard, en répondant pour lui-même à ce quil nomme le "besoin de fil conducteur" ; il accepta de concevoir une vérité simple, dont sans cesse lorgueil détourne les Modernes : que "les hommes dautrefois ressemblaient à ceux daujourdhui et que leurs actions avaient des motifs pareils aux nôtres". Sil existe une grille bainvillienne, et peut-être un système qui naurait pas à rougir de devenir une doctrine tant sont lumineuses pour lesprit et salutaires pour laction les constantes quil découvre, cest ici sans doute que réside son pivot : "nous croyons toujours que tout est nouveau, alors que nous refaisons les expériences que les hommes des autres siècles ont faites et que nous repassons par le même chemin queux". Banalité de léternel retour dira-t-on : pourtant, appliqué aux peuples et aux relations quils sont condamnés à renouer indéfiniment pour la raison simple que la géopolitique est affaire de masses, que la distribution de celles-ci ne change guère sur la terre et que les mêmes causes produisent éternellement de mêmes effets, ce postulat dallure prudhommienne découvre des perspectives effrayantes, que le commun des mortels nest sans doute pas capable de supporter dans toute leur ampleur. Il relègue lévolution du monde dans une échelle irréductible au temps humain, et cest sans doute le critère du grand politique que daccepter de ne jamais y accéder...
depuis deux siècles, faire lhistoire de France cest sopposer a lAllemagne.
Ajoutons que, parmi les mêmes chemins quempruntent tour à tour les générations, il en est un qui, pour Jacques Bainville, détermine sans doute tous les autres : celui où saffrontent inévitablement la France et lAllemagne. Lopposition nécessaire, au sens où elle ne peut pas ne pas être, de la France et de lAlle-magne est sans doute, à la fin des fins, la clef explicative de lhistoire européenne telle que Bainville la redessine sans cesse à travers une vingtaine douvrages ; elle est pour lui ce que la lutte des classes est à Marx. La logique est dailleurs ici dautant plus implacable que, ainsi quil en administre une démonstration fort serrée dans son Histoire de deux peuples, la France elle-même nest quune volonté de résistance à lAllemagne cela depuis les origines.
Clovis à Tolbiac; Capet succédant au dernier carolingien "qui a perdu la tête au point de sallier à un prince étranger", comme dit Adalbéron en visant lEmpereur germanique ; Louis VI à Reims et Philippe II à Bouvines, les artisans de lHistoire de France sont le plus souvent des résistants à lAllemagne, jusquaux conscrits de Valmy ouvrant la voie à la République. Corrélativement, lAllemagne ne peut se penser en dehors dune volonté hégémonique dont la France éternellement jalousée est linvariable proie, faute de quoi la nébuleuse germanique ne saurait être quune collection aimable de principautés, ce dont la proclamation de lunité allemande dans la Galerie des Glaces de Versailles est le plus éclatant symbole. La dialectique est si parfaite que, lAllemagne viendrait-elle à seffacer comme volonté hégémonique, cest non seulement elle, mais son partenaire, la France, qui se trouverait ainsi en grand danger : envolée la nécessité de résister, envolée lunité française, finie la France... On jugera à cette aune lineptie de ceux qui, faisant de la collaboration une manie, nont dautre visée qu instaurer entre les deux adversaires/partenaires ce qui sappelle désormais des convergences : cest, en pure logique, vouloir la mort de lune, de lautre, et finalement de lEurope, comme on le voit dailleurs, et dabondance, alentour. Mais Jacques Bainville na pas encore éteint sa grande torche...
Paul-Marie Coûteaux
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